Safran : ce que contient vraiment l’épice la plus chère du monde
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Safran : ce que contient vraiment l’épice la plus chère du monde

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Épice la plus chère du monde, le safran est aussi la plus falsifiée. Que contiennent vraiment ses filaments rouges, et comment s’y retrouver ?

Thierry Souccar, Journaliste et auteur scientifique
Publié par Thierry Souccar, Journaliste et auteur scientifique

Il faut plus de cent mille fleurs pour obtenir un kilo de safran. C’est aussi l’épice la plus souvent falsifiée au monde. Derrière ses filaments rouges se cache une chimie unique, qui explique à la fois sa couleur, son goût, son parfum… et la grande variabilité des produits vendus sous ce nom. Ce qu’il faut savoir pour choisir.

Une fleur, trois stigmates

Le safran provient de Crocus sativus, un crocus qui fleurit à l’automne. Chaque fleur ne porte que trois stigmates rouges, les filaments que l’on récolte puis que l’on fait sécher.

La plante est stérile : elle ne produit pas de graines. Elle se multiplie uniquement par ses bulbes, que les cultivateurs replantent d’une saison à l’autre.

L’Iran assure aujourd’hui l’essentiel de la production mondiale. On cultive aussi le safran en Espagne (La Mancha), au Maroc, en Grèce, au Cachemire, en Italie et, à petite échelle, en France.

Pourquoi c’est si cher

Il faut environ 150 000 fleurs pour obtenir un kilo de safran sec. Aucune machine ne sait faire ce travail à la place des humains.

La floraison ne dure que quelques semaines. Chaque fleur doit être cueillie tôt le matin, avant de s’ouvrir complètement. Les stigmates sont ensuite séparés à la main, puis séchés. Au séchage, ils perdent l’essentiel de leur poids.

Ce prix élevé explique deux choses à la fois : la tentation de la fraude, et l’importance de savoir ce que contient réellement le produit que l’on achète.

Fleur de safran tenue fond nature

 

Couleur, saveur, parfum : la chimie du safran

Plus de 150 constituants ont été identifiés dans les stigmates de safran. Quatre familles de molécules lui donnent son identité.

Molécule Ce qu’elle apporte Particularité
Crocines La couleur rouge-orangé Des caroténoïdes, mais solubles dans l’eau
Crocétine Le cœur commun des crocines Le « squelette » coloré, sans ses sucres
Picrocrocine La saveur amère Le précurseur du safranal
Safranal Le parfum Un composé volatil formé au séchage

Les crocines sont une curiosité chimique. La plupart des caroténoïdes, comme ceux de la carotte ou de la tomate, ne se dissolvent que dans les graisses. Les crocines, elles, portent des sucres accrochés à leur structure. C’est pour cela que le safran colore l’eau d’un risotto ou d’une paella, alors que le paprika teinte surtout l’huile.

La picrocrocine donne au safran son amertume. Pendant le séchage, une partie de cette molécule se dégrade et libère le safranal, responsable de l’odeur si caractéristique de l’épice.

Le séchage n’est donc pas une simple étape de conservation. C’est lui qui fabrique le parfum du safran. Selon la température et la durée de séchage, deux safrans issus du même champ n’auront pas exactement la même composition.

Un objet d’étude pour les pharmacologues.

Cette chimie originale intéresse aussi la recherche fondamentale. Après ingestion, les crocines sont en grande partie transformées en crocétine dans l’intestin, avant de passer dans la circulation.

En laboratoire, sur des cellules ou chez l’animal, des chercheurs étudient comment la crocétine, les crocines et le safranal interagissent avec plusieurs systèmes de neurotransmission : ceux de la dopamine, de la sérotonine, de la noradrénaline, du glutamate et du GABA. Ces neurotransmetteurs sont les messagers chimiques qui assurent la communication entre les neurones.

Ces travaux décrivent des mécanismes, pas des effets. Observer qu’une molécule agit sur un récepteur ou une enzyme dans une cellule ne permet pas de prédire ce qu’elle fera dans l’organisme humain.

L’épice la plus falsifiée au monde

Un prix au kilo comparable à celui de métaux précieux attire les fraudeurs. Les falsifications du safran sont anciennes et bien documentées.

Les plus courantes :

  • Les substitutions végétales. On vend sous le nom de safran des fleurs de carthame ou de souci, des barbes de maïs teintées, voire des fibres de papier.
  • L’ajout de parties sans intérêt de la fleur. Les étamines jaunes et le style blanchâtre alourdissent le produit sans rien apporter en couleur ni en arôme.
  • Les colorants artificiels. Ils donnent une belle couleur à un safran pauvre ou à un mélange qui n’en contient pas.
  • Le lestage. Certains augmentent le poids par humidification, ou par enrobage avec du sucre, du miel ou de la glycérine.
  • Le safran en poudre de qualité douteuse. C’est la forme la plus facile à frelater, car on ne peut plus distinguer les filaments à l’œil nu.

Quelques réflexes simples aident à repérer les fraudes grossières. Un vrai filament est rouge foncé, évasé en trompette à une extrémité. Plongé dans l’eau tiède, il libère lentement une couleur jaune-orangé tout en restant rouge, alors qu’un faux se décolore ou teinte l’eau instantanément en rouge.

Mais ces tests maison ne détectent pas les fraudes élaborées. Seule une analyse en laboratoire permet de juger vraiment la qualité.

 

Comment juger la qualité : la norme ISO 3632

Le commerce international du safran s’appuie sur une norme, l’ISO 3632. Elle classe le safran sec en trois catégories commerciales, I, II et III, la catégorie I étant la meilleure.

Le principe est simple : on dissout le safran dans l’eau et on mesure, par spectrophotométrie, la quantité de lumière absorbée à trois longueurs d’onde. Chacune renseigne sur une famille de molécules.

Critère Molécules mesurées Longueur d’onde Catégorie I (ISO 3632-1:2011)
Pouvoir colorant Crocines 440 nm au moins 200
Pouvoir amérisant Picrocrocine 257 nm au moins 70
Pouvoir aromatique Safranal 330 nm entre 20 et 50

La norme fixe aussi une teneur maximale en eau, et elle décrit des tests pour repérer les colorants artificiels et les parties florales étrangères.

Le pouvoir colorant est le chiffre le plus parlant. Plus il est élevé, plus le safran est riche en crocines, et moins il en faut pour colorer un plat.

Cette méthode a ses limites. Des chercheurs lui reprochent de ne pas être assez spécifique, notamment pour le safranal, et lui préfèrent des analyses plus précises par chromatographie (HPLC). Mais elle reste la référence du commerce. Un bon fournisseur doit pouvoir présenter un certificat d’analyse indiquant la catégorie de son safran.

Extraits de safran : tous ne se valent pas

Dans les compléments alimentaires, le safran est rarement présent sous forme de filaments. On utilise le plus souvent des extraits. Et sous une même mention, « extrait de safran 30 mg », peuvent se cacher des produits très différents.

La composition d’un extrait dépend de plusieurs facteurs :

  • l’origine et la qualité du safran de départ, y compris sa catégorie ISO ;
  • le procédé d’extraction, notamment le solvant utilisé, l’eau ou l’alcool, qui n’entraîne pas les mêmes molécules ;
  • les conditions de fabrication et de conservation, car les crocines sont sensibles à la lumière et à la chaleur ;
  • la standardisation, c’est-à-dire la garantie d’une teneur minimale en un ou plusieurs marqueurs.

Un extrait standardisé indique sa teneur en crocines, en safranal, ou en un ensemble de marqueurs défini par le fabricant. Cette information permet de savoir ce que contient réellement chaque gélule, et de retrouver la même composition d’un lot à l’autre.

Un extrait non standardisé, lui, ne garantit qu’une chose : une quantité d’extrait. Pas ce qu’il y a dedans.

Ce qu’il faut regarder sur une étiquette :

  • le nom de la plante, Crocus sativus, et la partie utilisée, le stigmate ;
  • la quantité d’extrait par prise journalière ;
  • la standardisation, exprimée en pourcentage d’un ou plusieurs marqueurs ;
  • l’existence d’analyses de contrôle, idéalement par un laboratoire indépendant.

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Une épice qui a traversé l’histoire

Le safran accompagne les civilisations méditerranéennes et orientales depuis plus de trois millénaires. À Akrotiri, sur l’île de Santorin, des fresques de l’âge du bronze montrent déjà des femmes récoltant des fleurs de crocus.

Il a longtemps servi autant de teinture que d’épice. Il colorait les étoffes, les manuscrits et les cosmétiques. Sa couleur dorée en a fait un symbole de prestige dans de nombreuses cultures.

En cuisine, il est devenu la signature de plats emblématiques : la paella valencienne, le risotto à la milanaise, la bouillabaisse marseillaise, le riz persan ou les pâtisseries scandinaves de la Sainte-Lucie.

La France a elle aussi sa tradition safranière. Le Gâtinais, au sud de Paris, en a été un grand centre de production jusqu’au XIXe siècle. La culture y renaît aujourd’hui, comme dans le Quercy et dans plusieurs régions du Sud.

À retenir

  • Le safran est fait des stigmates séchés de Crocus sativus. Il faut environ 150 000 fleurs, récoltées à la main, pour en obtenir un kilo.
  • Sa couleur vient des crocines, son amertume de la picrocrocine, son parfum du safranal, qui se forme au séchage.
  • C’est l’épice la plus falsifiée au monde. Seule une analyse en laboratoire permet de juger sa qualité.
  • La norme ISO 3632 classe le safran en trois catégories selon ses teneurs en crocines, picrocrocine et safranal.
  • Pour un extrait, la standardisation est le critère clé : elle dit ce que contient vraiment le produit.

Questions fréquentes

Pourquoi le safran colore-t-il l’eau, et pas seulement l’huile ?

Parce que ses pigments, les crocines, portent des sucres qui les rendent solubles dans l’eau. C’est une exception parmi les caroténoïdes.

D’où vient l’odeur du safran ?

Surtout du safranal, une molécule volatile qui se forme pendant le séchage à partir de la picrocrocine.

Le safran en poudre est-il moins bon que les filaments ?

Pas forcément, mais il est plus facile à falsifier. Mieux vaut l’acheter auprès d’un fournisseur qui partage son certificat d’analyse.

Que signifie « catégorie I » sur un safran ?

C’est la meilleure des trois catégories de la norme ISO 3632. Elle exige notamment le pouvoir colorant le plus élevé, donc la plus forte teneur en crocines.

Qu’est-ce qu’un extrait de safran standardisé ?

Un extrait qui garantit une teneur minimale en un ou plusieurs marqueurs, comme les crocines ou le safranal. Cela permet de connaître sa composition et de la retrouver d’un lot à l’autre.

Cet article présente l’état de la recherche scientifique ou botanique et n’a pas pour objet de proposer une prise en charge d’un quelconque trouble. Les compléments alimentaires ne sont pas destinés à prévenir, traiter ou guérir une maladie. Demandez conseil à un professionnel de santé.


Thierry Souccar est journaliste et auteur scientifique. Il est directeur de laNutrition.fr. Biochimiste de formation, il est spécialiste de nutrition et santé publique.
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